Tori et Lokita

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[Cinéma] – De Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne – Festival de Cannes 2022 : Prix spécial du 75e anniversaire

Avec Pablo Schils, Joely Mbundu, Alban Ukaj
1h 28min / Drame

+ Chariot – 2021/FR/5mn (court métrage précédant le film)

Synopsis et critique : Utopia

Une récompense de plus pour les Dardenne qui aurait tout aussi bien pu être une troisième Palme d’or, tant ce Tori et Lokita s’impose comme une nouvelle réussite éclatante des frères. Comme toujours ils excellent à nous faire sourire et frémir face aux palpitations de l’humaine condition. À chaque plan, on sent – petit clin d’œil à Bernard Lavilliers – « le cœur du monde battre de plus en plus fort » et il nous vrillera les tempes jusqu’à ce qu’on ne puisse plus l’ignorer. Ce monde qui attend qu’on l’écoute, qu’on le change, qu’on agisse et qu’on se révolte dans un élan de lucidité heureuse.

Lokita, c’est la plus âgée des deux, la grande sœur de Tori mais néanmoins mineure, sommée de le prouver devant les services sociaux, ceux de l’immigration ou tous les gens détenteurs d’une quelconque autorité qui défilent en rang d’oignon dans leur existence si courte mais déjà vidée de la prétendue innocence de l’enfance. Avec sa stature de presque femme bien campée et sa douceur de presque petite fille, Lokita se bat avec les moyens du bord pour protéger son petit frère, faire que surtout – oh oui, surtout ! – on ne les sépare pas. Une crainte inextinguible qui se ranime à chaque nouvelle étape depuis leurs retrouvailles quelque part entre le Cameroun et le Bénin. Plus encore que les liens du sang, on sent entre Tori et Lokita une solidarité indéfectible, qui s’est construite à travers chaque épreuve, chaque frontière traversée ensemble. Leur survie a tant dépendu de la présence de l’autre que leur confiance est devenue absolue, inaltérable. Ensemble ils ont fait front, forts l’un de l’autre ; l’un sans l’autre, ils ne sauraient plus progresser, irrémédiablement fragilisés, boiteux. Ils ont le courage âpre, celui qui n’attend pas après les super héros pour exister. Si jeunes et déjà rompus à l’exercice imposé par les administrations : raconter inlassablement leur parcours, celui que l’on peut deviner, celui qu’on voudrait taire. La peur, l’insouciance brisée, les rêves déçus, les espoirs à reconstruire car on ne peut survivre sans eux. Nulle place pour de puériles chamailleries entre ceux qui ont trop vite grandi. Leur relation est si belle, leurs regards tellement plus parlants que des mots. Ce sont les mêmes grands yeux en amande bienveillants qui crient la parenté entre le cadet et son aînée, le même souci de bien faire, la même solidarité familiale… Et c’est elle qui va paradoxalement assombrir leur quotidien pris en tenaille entre des injonctions paradoxales, dont les éducateurs du centre qui les accueille sont loin de se douter. Comment à la fois parvenir à rembourser ce qui est dû à des passeurs voraces et envoyer de l’argent à la mère restée au pays ? La précarité de leur situation en fait des proies vulnérables pour les charognards sans scrupules. De pressions en pressions, la tentation sera grande de mettre un doigt dans l’engrenage de l’argent facile et leur aventure va peu-à-peu se transformer en thriller social palpitant et sans concession.

Le chant de Tori et Lokita, les deux jeunes protagonistes du film, vient nous tirer par la manche, nous sommer de refuser le malheur, de refuser la résignation. Leur histoire, quoi qu’il arrive, c’est celle de beaux vainqueurs, de ceux qui ne renoncent pas, ne baissent pas les bras. Elle s’engouffre dans nos esprits comme une vague implacable qui emporte tout sur son passage. Elle est un appel criant à la fraternité indispensable entre humains car même la sécurité des tours d’ivoire est illusoire et ne peut résister indéfiniment aux secousses des conflits ou de la terre en colère.

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