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[Cinéma] – VF – De François Ozon

Avec Sophie Marceau, André Dussollier, Géraldine Pailhas
1h 52min / Comédie dramatique, Drame, Comédie

Synopsis et critique : Utopia

Que faire du récit à la première personne de la plus ordinaire des tragédies – la mort d’un père ? Presque rien, seulement raconter, semble d’abord répondre François Ozon qui s’est emparé de Tout s’est bien passé, texte d’Emmanuèle Bernheim paru en 2013 (Gallimard), quatre ans avant la mort de l’écrivaine qui fut aussi la co-scénariste du réalisateur, de Sous le sable (2000) à Ricky (2009).
Tout s’est bien passé, le livre, racontait, à la première personne donc, les derniers mois de la vie d’André Bernheim, octogénaire victime d’un AVC, bien décidé à ne pas survivre aux séquelles, qui demande à sa fille aînée, Emmanuèle, de l’aider à en finir. À l’écran, les apparitions successives de Sophie Marceau (Emmanuèle), André Dussollier (André), Géraldine Pailhas (Pascale, la sœur moins aimée), Charlotte Rampling (Claude, la mère qui survit au bord de la folie) ne suffisent pas, malgré le prestige attaché à ces noms, à dissiper la sensation de banalité que François Ozon a manifestement tenu à installer. Comme si Ozon avait choisi l’étude de cas, comme s’il s’agissait d’illustrer un débat sur la fin de vie.

Et puis… La fiction s’infiltre par tous les interstices, et Tout s’est bien passé devient tour à tour, fugacement, film de fantômes (comme Sous le sable), comédie satirique et, finalement, thriller. Cette malléabilité tient à la façon dont Ozon regarde les acteurs. Jamais il n’oublie de filmer leur travail, qui tient autant de place que son résultat – le personnage. Face à Sophie Marceau et Géraldine Pailhas, qui se cachent souvent derrière les gestes quotidiens, André Dussollier fait son monstre sacré. Ce n’est pas l’habitude de l’acteur, c’est le personnage qui veut ça. Homosexuel qui fit un mariage dont on devine qu’il fut, au moins en partie, de convenance, André est devenu un tyran narcissique, dont la volonté de mourir tient en grande partie à l’horreur que lui inspire son reflet. Conscient que son aisance matérielle lui offre des choix que la pauvreté refuse au commun des mortels, le vieil homme met en scène ses derniers jours avec un entrain de mauvais aloi, sans se soucier des souffrances et des doutes de celles qui l’entourent.
La pression paternelle fait surgir à la surface de la conscience d’Emmanuèle des souvenirs qu’Ozon met en scène sur le mode du rêve. Dussollier, dont on voit à peine le visage, y est affublé d’une perruque et d’un pull à col roulé évoquant les personnages qu’il joua jadis chez Truffaut ou Rohmer, pendant que la petite Emmanuèle se rend compte qu’elle a été engendrée par un monstre.

Cette agonie à l’envers (plus la fin approche, mieux se porte le patient) est une épreuve et un voyage dans temps, y compris dans les temps modernes qui ont précédé l’AVC, d’où surgit Gérard, l’ultime amant d’André, surnommé « Grosse Merde » par les deux sœurs. Rien que pour ce que François Ozon et Grégory Gadebois font de cette triste figure, en quelques séquences, Tout s’est bien passé mérite d’être vu.
Mais le voyage, le vrai, il faut le faire vers la Suisse – sans trop se faire remarquer des autorités, puisque la France reste la patrie des droits humains, à condition que ceux-ci se trouvent en bonne santé. Avec pour Charon une magistrate germanophone à la retraite (Hanna Schygulla), le vieil homme et ses filles fomentent une évasion par principe sans lendemain. Quand arrive le moment de dire « tout s’est bien passé », on sent qu’il a manqué quelque chose pour que la phrase sonne tout à fait juste. D’autres émotions, un peu plus de générosité, peut-être… Mais ces regrets sont les accessoires ordinaires des veillées funèbres.

(T. Sotinel, Le Monde)

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